Troisième lettre


Point de départ, 19 janvier 1627

Mon cher Janus,

Me voici rentré d'un long voyage. Très long sans doute, mais tu connais ce genre de choses aussi bien que moi.

J'ai reconnu ton pas à l'écartement douloureux des voies, j'ai su combien la route est ladre, et comme on peut n'en pas revenir.

Les gens d'ici sont torves, mon Janus, comme des clochers d'église. On fourmille et ça braille, sans jamais concéder les miettes qu'aux pauvres, qu'aux infâmes, qu'à ce qui crève mieux et plus aisément que le reste. Le reste intolérable, c'est nous. C'est toi et moi. Parce qu'au fond, nous sommes plus proches, plus vérifiables, qu'on ne peut pas nous manquer.

Je reviens de loin sur tes pas. Nous avons beaucoup trop marché, Janus. Pas comme des chevaliers errants, ni comme des pèlerins. Pas comme des loups nomades et sans collier que la faim creuse au ventre, ni tout à fait comme ces malades qu'on raccompagne à la porte des villes. Nous avons marché comme des enfants prodigues, de petits parjures bien joufflus, de mauvais bergers sans troupeaux, des voleurs de hareng. Et nous n'avons rien appris.

Me voici revenu sur mes pas. Ta barbe est peut-être un peu plus longue, mais tout porte à croire que c'est toi. Tu es à l'entrée de la ville, sur un médaillon, sur la porte.



Deuxième lettre


Hambourg, 16 avril 1625

Cher Janus,

En une seule nuit, j'ai déjà vu passer trois jours. Il est tard, bien trop pour songer encore à m'endormir, pas suffisamment pour t'oublier.

Ne m'oublie pas, toi, quand tu t'endors. Et prends garde, aimable conseiller, à ce que l'une de tes têtes ne s'étouffe pas dans l'oreiller. Vraiment, ce problème est insoluble. Pour toi je me fais chirurgien. Egyptien de préférence (égyptien, c'est toujours préférable).



Billet retrouvé dans un prie-dieu.


Port-Royal-des-Champs, 9 février 1625

Mon Janus,

Je m'inquiète de ne plus avoir aucun signe. Pas un retard, pas même un petit déraillement dans la voix. Tout est réglé comme un ballet curial, mais aucun signe, rien d'acceptable, quoique tout soit là.

Cette maison, qui n'est pas la tienne et qui ne la vaut pas, ne sera bientôt plus la mienne. C'est écrit là, noir sur blanc, plié en cinq, sur un très grand papier, que j'ai rangé je ne sais où. Et puis tant pis.

Mon Janus, il me tarde de m'endormir, et d'oublier. Recouvre-moi comme un récit, comme après un très long voyage, comme au jour du jugement. Tout cela viendra bien assez tôt. Plus encore, je suis peut-être en retard : ce genre de choses peut fort bien commencer sans nous.
Attendons le verdict et n'y soyons pour rien.

Permets - je t'aime - que j'offre à tes paumes mes lèvres. Et qu'on les plie en cinq, comme du grand papier. Et puis quoi encore?



Première lettre

Paris, 6 février 1625

Mon amour,

Ce soir la nuit s'amuse. Elle traine, elle hurle, elle s'attarde. Il me tarde de voir le jour.

Ici, c'est un peu comme ces fenêtres des ports, où tu pourras tout voir, comme à l'abri. Les ombres pèsent encore, mais si tu sais attendre, bientôt, dans quelques heures, peut-être un peu moins, mais probablement quelques heures, quand tu auras l'esprit porté vers d'autres miracles, il y aura quelque chose du monde, au milieu des pas qui se croisent, dans le murmure et les vapeurs, comme une impénétrable sourdine dont tu ne sauras que faire, et qui pourtant (tu le sauras) est essentielle à notre histoire.

Le jour c'est toi, quand je t'attends, quand tu te réveilles contre moi, le dos tout alourdi de songes.

Dors, Janus, d'un sommeil tranquille. La nuit s'éteint comme une éponge.
Et je t'écrirai comme en songe : ce sont des rêves infantiles.